Photo: Veit Mette |
RENA est une artiste. Un statut peu
commun, en matière de nouvelles technologies. "Un jour, confie-t-elle,
j'ai trouvé qu'il pouvait être plus intéressant de
visiter un Salon professionnel qu'une galerie d'art." Entièrement
vêtue de noir - seule l'inscription du T-shirt est en couleur : "Il
faut du chaos en soi pour accoucher d'une étoile." Une citation
de Nietzsche. Elle éclate de rire. Boit son thé matinal.
Relève la longue mèche rebelle qui longe son visage et s'excuse
du désordre de la pièce. L'ordinateur portable au pied du
lit ? "J'ai dû écrire un article cette nuit." Elle
n'en dira pas plus. Le reste est du domaine privé. "Un
jour, un journaliste est venu me poser des questions sur la couverture
léopard du lit, sur l'affiche du film au mur et sur bien d'autres
choses encore. Non, cela ne regarde que moi." Son âge restera
un mystère. Insaisissable intimité ? Peut-être. L'essentiel
est ailleurs.
Femme sans étiquette, fille
du rock alternatif, Rena Tangens est aujourd'hui une des personnes les
plus écoutées d'Allemagne : "Je gagne ma vie en rédigeant
des rapports, en participant à des émissions de télévision
et à des conférences sur des sujets aussi variés que
la sécurité informatique, l'art sur l'Internet ou l'avenir
du Réseau." Au Bundestag, elle affirme connaître les réponses
aux questions sur le futur des médias que l'auditoire ne s'est pas
encore posées. "On m'appelle dès qu'un octet se casse
la figure ! " Nouveaux rires.
Accrochée au porte-manteau du
couloir, une veste aux initiales CCC sur le dos, comme pour les blousons
du FBI des feuilletons américains. "Je suis devenue membre d'honneur
du Chaos Computer Club, l'organisation des hackers de Hambourg (" Le Monde
interactif " du 7 avril)", précise Rena d'une voix calme et
sans fierté. Double emploi ? "Je n'ai aucune gêne à
tenir des discours chez Siemens ou dans les lieux officiels et appartenir
au CCC. Je joue toujours cartes sur table."
ZaMir, le réseau pour la paix
LORSQUE la guerre éclate entre
les anciennes Républiques yougoslaves, les réseaux de communications
sont coupés, détruits ou au mieux rapidement surchargés.
«Pour envoyer un message de Belgrade à Zagreb, il fallait
faxer son texte à Londres pour qu'il soit ensuite renvoyé
par le même procédé dans la capitale croate»,
rappelle Rena Tangens. En 1992, Eric Bachman, pacifiste allemand et membre
du réseau Bionic Mailbox, configure plusieurs ordinateurs dans les
principales villes yougoslaves afin d'accéder au réseau.
«C'était un peu comme à la poste, estime Rena
Tangens. Toutes les heures, notre ordinateur à Bielefeld établissait
la connexion avec les machines, les unes après les autres, pour
récupérer les données. Une fois triées automatiquement,
elles étaient renvoyées une heure plus tard aux destinataires.»
Le réseau est baptisé ZaMir («pour la paix» en
serbo-croate).
«ZaMir nous a démontré
que la communication était possible en période de guerre.
Huit mille personnes dont un grand nombre de femmes ont utilisé
le réseau pendant les conflits.» En 1997, ZaMir s'arrête
faute de moyens. «C'est dommage, ils n'ont pas réussi à
monter des réseaux locaux autonomes.» Aujourd'hui, alors
que la région est de nouveau en guerre, Rena Tangens reçoit
des centaines d'appels : «Il m'arrive encore de recevoir des mails
qui me tiennent informé de la situation. Certains Serbes écrivent
pour me signaler qu'il existe aussi dans le pays des opposants à
Milosevic ainsi que de nombreux déserteurs.» Silence.
«On en parle peu ici.»
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Ses balbutiements sur un clavier d'ordinateur
remontent à 1982. Son frère lui donne alors un ZX81, un des
premiers ordinateurs grand public. Fascinée par la machine, elle
l'utilise pour les titres des films qu'elle commence à réaliser.
Un an plus tard, elle rencontre les hacktivistes du CCC. "Ils s'étaient
fabriqué un modem. Totalement illégal à l'époque,
souligne-t-elle.
Comme pour les répondeurs, seuls ceux vendus par la poste pouvaient
être utilisés."
L'appartement de Rena et de son compagnon
"padeluun" ("avec p minuscule ", précise-t-elle), situé
au rez-de-chaussée d'un petit immeuble d'un quartier populaire de
Bielefeld, près de Hanovre, devient alors rapidement un lieu d'expérimentations,
précurseurs des "manifestations interactives".
"Nous étions fascinés
par l'énorme potentiel en matière de communication qu'il
était possible de mettre en place grâce aux ordinateurs,
insiste Rena, convaincue que les nouvelles technologies vont transformer
la société. En décembre 1985, nous avons invité
durant trois jours et trois nuits des membres du CCC. Ils ne se considéraient
pas comme des artistes."Elle manipule délicatement un petit
cadenas avec des ustensiles de la taille d'une épingle à
cheveux. Et, pendant qu'elle continue à raconter ses souvenirs ("ils
réalisent de grandes choses avec peu. Pénétrer le
système de la NASA avec un Atari"), le cadenas ne résiste
plus. Il est ouvert et repose sur la table. Une définition imagée
du hacking ? "Une manière élégante de résoudre
un problème."
Une fois par mois depuis 1987, cette
agitatrice d'idées organise des rencontres à thème
dans un bunker sur une colline au sud de la ville : Public Domain est devenu
rapidement un point de cristallisation. Les réunions offrent la
possibilité de programmer en groupe, d'échanger des informations
et de suivre les interventions des invités. "C'est un cadre dans
lequel les nouvelles technologies, l'art et la culture se rencontrent.
Imaginez, réalisez en direct des motifs sur écran avec les
ondes alpha du cerveau à la fin des années 80 !"
La mise en place d'un réseau
vient naturellement. "Nous voulions un système indépendant.
Un projet collectif de forums et de courrier électronique sans surveillance
et dans lequel chacun se sente responsable", souligne Rena. En 1989,
un serveur de courrier électronique, Bionic Mailbox, est mis en
place sur un vieux PC installé dans le couloir de son appartement.
"Les pages sont cryptées de telle manière que même
le Sysorp [l'administrateur] ne puisse connaître le contenu des messages.
Il est important que cela devienne la norme."
Plusieurs centaines de personnes s'enregistrent
sur cette "Toile citoyenne", comme on l'appelle en Allemagne. Simple et
efficace, Bionic Mailbox est utilisé pendant la guerre en ex-Yougoslavie
sous le nom de code " ZaMir ". A partir d'une dizaine de villes, plusieurs
milliers de Serbes, Croates et Bosniaques parviennent à envoyer
des messages électroniques de l'autre côté des lignes
de front alors que les réseaux téléphoniques sont
coupés pour la plupart.
Rena s'active, jette un coup d'oil
à "Padeluun", occupé au téléphone dans la pièce
voisine, empile la presse du matin et poursuit la discussion dans la rue
au pas de course. "Oui, je suis inquiète. Les femmes s'inscrivent
de moins en moins en informatique en Allemagne." Au congrès
annuel du CCC de 1988, elle observe avec stupeur que la seule autre femme
présente dans l'enceinte s'occupe du bar. L'année suivante,
elle anime le thème principal du congrès, "Une programmatrice
programme-t-elle autrement qu'un programmateur ?" Les femmes répondent
à l'appel. L'une d'entre elles intègre le noyau dur du CCC.
"Ce que je fais a toujours à
voir avec l'art, dans le sens où j'influence le cadre culturel,
politique et juridique où se trouvent les nouvelles technologies
de l'information. Pour moi, c'est de l'art que de penser aux structures
du Web." Et l'avenir, dans tout cela ? "Pour le moment, télévision
et Web vont grandir ensemble. Il faudra du temps encore pour que les gens
s'aperçoivent qu'il y a quelque chose d'autre. Pas seulement passer
commande et payer avec sa carte de crédit." Elle garde ses utopies
qui seront peut-être les réponses de demain.